comprendre
ressentir encore de l'affection pour l'agresseur : est-ce normal ?
On n'ose souvent pas poser la question, par honte. Elle est pourtant fréquente, et elle a des explications.
écrit par l'équipe nook · sources en fin d'article · 3 min de lecture

Il y a des questions qu'on n'ose pas poser. Parce qu'on en a honte. Parce qu'on se dit qu'on n'est pas normal·e. Parce que, dans un monde où les choses sont soit bonnes soit mauvaises, quelqu'un qui fait du mal est « un méchant », sans demi-mesure.
Bien sûr, on peut détester ce que la personne nous a fait. Et en même temps, la plupart des personnes qui ont subi des violences dans l'enfance ou l'adolescence les ont subies de la part de quelqu'un de proche. Les sentiments sont alors rarement aussi tranchés.
Pourquoi des sentiments contradictoires sont possibles
Le cerveau de l'enfant a fait des « capsules »
Quand les violences venaient d'une personne avec qui le lien continuait dans d'autres moments (repas de famille, vacances, jeux), le cerveau de l'enfant a pu séparer les choses pour survivre : d'un côté les moments de violence, de l'autre les moments plus agréables. Les deux existent encore, côte à côte, à l'âge adulte.
L'agresseur a créé un lien pour pouvoir agir
Pour passer à l'acte sans que l'enfant comprenne ce qui se passe, les personnes qui commettent des violences utilisent souvent des stratégies de manipulation : présenter les choses comme un jeu, être gentilles, valoriser, accorder une attention particulière. À ce moment-là, l'enfant peut se sentir important·e, avoir l'impression d'avoir de la valeur, une place à part.
Dans un groupe, une participante l'a dit un jour pour la première fois : « Moi, je croyais que j'étais l'élue. Je croyais que j'avais une place à part. » Beaucoup d'émotion, et beaucoup de honte, accompagnaient ces mots. Pourtant, cela s'explique entièrement par la manipulation.
L'attachement paradoxal
Quand la personne qui commet les violences est une figure d'attachement (un parent, un grand-parent), l'enfant a un besoin encore plus fort de sécurité venant d'elle. Il ou elle s'attache donc très fort, et l'observe en permanence, pour évaluer s'il y a une menace ou non. Cette attention constante nourrit un lien intense, que l'on appelle parfois attachement paradoxal ou attachement traumatique.
Il n'y a pas de « bon » sentiment à avoir
Ce n'est pas le cas pour tout le monde. Certaines personnes ressentent clairement de la colère, de la haine, ou sont arrivées à un détachement. D'autres traversent un mélange confus. Et ces états ne sont pas figés : on peut passer par la colère, puis par un moment où c'est confus, où l'attachement est encore là, puis évoluer encore, jusqu'à trouver quelque chose de plus paisible pour soi.
En thérapie, on ne donne pas de direction : ni le pardon, ni la colère, ni le détachement. On aide la personne à trouver le chemin le plus juste pour elle, en lien avec son histoire. La question n'est donc pas « est-ce que ce que je ressens est juste ? », mais « comment je peux comprendre ce que je ressens ? ». Dans quelle histoire, dans quel lien s'inscrit-il ?
S'il reste de l'attachement, c'est qu'il s'est joué quelque chose de complexe. Peut-être que cette personne avait aussi d'autres aspects, que vous avez réellement appréciés, et dont le deuil n'est pas encore fait. C'est possible, et ce n'est pas une trahison envers vous-même.
sources.
1. Jennifer Freyd, Betrayal Trauma: The Logic of Forgetting Childhood Abuse, Harvard University Press, 1996. · 2. Muriel Salmona, Le Livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2013. · 3. Suzette Boon, Kathy Steele, Onno van der Hart, Gérer la dissociation d'origine traumatique, De Boeck, 2014.