reconnaître ses symptômes
dissociation : la reconnaître au quotidien
Se sentir ailleurs, ne plus rien ressentir, perdre le fil du temps : ce n'est pas de la folie, c'est une protection qui s'est mise en place quand il n'y avait pas d'autre issue.
écrit par l'équipe nook · sources en fin d'article · 6 min de lecture

Partie 1 · Ce qu'est la dissociation
Une protection, pas une folie
La dissociation est un mécanisme de protection que le cerveau met en place face à ce qui est trop intense, trop menaçant ou trop douloureux à vivre. Certains éléments de l'expérience (une émotion, une sensation, un souvenir, une partie de soi) sont mis à distance pour pouvoir continuer à fonctionner.
C'est un processus automatique, neurobiologique : quand la douleur, la peur ou l'impuissance sont trop fortes, le cerveau « déconnecte » une partie de l'expérience. Personne ne le choisit.
Tout le monde dissocie un peu
À petite dose, la dissociation arrive à tout le monde : conduire sans se souvenir d'une partie du trajet, « décrocher » pendant un moment stressant. Elle devient un problème quand elle s'installe durablement et perturbe le quotidien, alors que le danger n'est plus là.
Pourquoi elle s'est mise en place
Un enfant qui subit des violences n'a généralement aucune possibilité de fuir, de se défendre ou de demander de l'aide. Peur, honte, confusion, attachement à la personne qui fait du mal : tout se mélange. Le cerveau active alors un mode de survie particulier.
« Puisque je ne peux pas m'échapper physiquement, je m'échappe à l'intérieur. »
Il peut anesthésier les émotions pour continuer à fonctionner, couper du corps (se voir de l'extérieur, comme si la scène concernait quelqu'un d'autre), ou fragmenter la mémoire pour ne pas avoir à tenir ensemble deux réalités impossibles : aimer quelqu'un et être violenté·e par cette personne.
C'était la meilleure solution disponible. Le problème, c'est que ce mécanisme peut continuer à se déclencher des années plus tard.
Partie 2 · Comment la reconnaître
Une personne qui dissocie n'est jamais coupée de tout, ni tout le temps. À certains moments, dans certains contextes, elle peut être coupée du moment présent, souvent sans s'en rendre compte sur le coup. Chacun·e est différent·e : certaines personnes sont surtout coupées de leurs émotions, d'autres de leur mémoire, d'autres de leurs sensations, et cela varie selon les périodes.
Coupé·e de ses émotions
Les émotions deviennent faibles, absentes ou difficiles à nommer : ne pas savoir si l'on aime, rester calme quand d'autres seraient bouleversé·es, ne ressentir aucune satisfaction après une réussite. On prend souvent cela pour de la froideur. C'est en réalité une sourdine posée sur des émotions qui débordent.
Coupé·e de ses pensées et de sa mémoire
Perdre le fil d'une conversation, avoir un trou noir sur ce qu'on vient de dire, relire un texte sans le comprendre, oublier des discussions entières. Ce n'est pas être « tête en l'air » : ce sont des micro-déconnexions pour ne pas être submergé·e.
Coupé·e de son corps
Ne pas sentir une partie de son corps, se sentir comme un esprit sans corps, ne pas percevoir la faim, la fatigue, la douleur ou le plaisir, avoir besoin de sensations très fortes pour sentir quelque chose. « Je ne sais pas ce que je ressens dans mon corps. »
Coupé·e de qui l'on est
Changer de « version de soi » selon les contextes, ne pas savoir ce qu'on aime ou ce qu'on veut, s'adapter tellement aux autres qu'on disparaît. « Pourquoi j'ai réagi comme ça ? Ce n'est pas moi. » Ce n'est pas un manque de personnalité, c'est une identité construite en mode survie.
Quand le monde, ou soi-même, semble irréel
Deux formes donnent une sensation d'irréalité qui fait souvent penser « je deviens fou ou folle ». Ce sont des réflexes de protection, très fréquents après un traumatisme.
- La déréalisation : le monde paraît lointain, artificiel, comme dans un rêve ; les sons ou les couleurs semblent modifiés.
- La dépersonnalisation : se sentir détaché·e de son corps, se voir de l'extérieur, comme un personnage ; un sentiment de vide.
Figé·e, en pilote automatique, ou « dans le flou »
- Le figement : ne plus pouvoir parler ni bouger, comme bloqué·e. C'est une réponse réflexe du système nerveux face à un danger qui semble inévitable (on parle aussi de sidération).
- Le pilote automatique : faire les choses, être efficace, mais sans vraiment être là, et ne plus se souvenir ensuite de ce qu'on a fait.
- Le flottement : l'esprit flotte, tout est flou, on ne sait plus ce qu'on ressent.
Les trous de mémoire
Certaines personnes ne se souviennent pas de moments, de journées, voire de périodes entières de leur vie. Ce n'est ni une mauvaise mémoire ni une maladie du cerveau : c'est le psychisme qui a mis ces souvenirs à distance pour protéger. Parfois, ils reviennent par fragments : on parle de levée d'amnésie.
Les comportements qui servent à se couper
Quand la mémoire traumatique fait irruption et que c'est insupportable, on peut avoir appris, sans s'en rendre compte, à s'anesthésier : conduites à risque, sexualité à risque pour sentir quelque chose, automutilation, troubles alimentaires, alcool, médicaments, drogues, jeux. Ces conduites font du mal, et la culpabilité est souvent forte. Leur première intention était de survivre à quelque chose d'insupportable.
Dans la vie de tous les jours
- En couple : du mal à faire confiance, à sentir ce qu'on veut ou ne veut pas, se couper au moment d'être proche.
- Dans la sexualité : être là physiquement mais « ailleurs dans sa tête ».
- Au travail : fonctionner en pilote automatique, performant·e mais épuisé·e, ne pas voir le temps passer.
- Avec les autres : se sentir spectateur·rice, rire et parler sans « être là » à l'intérieur.
- Comme parent : être dans le « faire » plus que dans le « ressentir ».
Ce qui aide à revenir
Apprendre à repérer quand on se coupe, et dans quels contextes, est déjà une étape. Pour revenir au présent, des gestes simples aident : toucher une texture, sentir ses pieds au sol, nommer cinq choses que l'on voit, boire un peu d'eau. Ces pratiques se travaillent avec un·e professionnel·le formé·e au traumatisme.
La dissociation, c'est naviguer entre deux extrêmes : trop de sensations, ou pas assez. Le soin vise à élargir ce qu'on appelle la fenêtre de tolérance, pour que cela monte moins haut, descende moins bas, et qu'on reste plus longtemps au milieu.
sources.
1. Suzette Boon, Kathy Steele, Onno van der Hart, Gérer la dissociation d'origine traumatique, De Boeck, 2014. · 2. Muriel Salmona, Le Livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2013. · 3. memoiretraumatique.org (Association Mémoire traumatique et victimologie).