comprendre
la mémoire traumatique : quand le passé revient comme s'il était présent
Des émotions qui surgissent sans raison, des mots qui manquent, des pans entiers de l'enfance effacés : la mémoire, elle aussi, a été touchée.
écrit par l'équipe nook · sources en fin d'article · 5 min de lecture

Le traumatisme ne touche pas seulement les émotions : il transforme en profondeur la façon dont la mémoire fonctionne. Pour le comprendre, il faut revenir à ce qui se passe dans le cerveau au moment des violences.
Partie 1 · Ce qui se passe au moment du trauma
Un cerveau qui « disjoncte » pour survivre
Face à un danger extrême, le corps libère des quantités très élevées d'hormones de stress (adrénaline, cortisol). Maintenu, ce niveau deviendrait dangereux pour l'organisme. Selon le modèle décrit par la psychiatre Muriel Salmona, le cerveau active alors une voie de secours : il sécrète des substances proches de la morphine et de la kétamine, qui provoquent une anesthésie émotionnelle et physique. C'est la dissociation traumatique.
Se déconnecter face à l'insupportable est une réaction ingénieuse du cerveau. Elle se déclenche indépendamment de la volonté.
La sidération
Cet état d'anesthésie s'accompagne souvent d'une sidération : on est figé·e, tétanisé·e, incapable de crier, de dire non, de bouger. On a l'impression d'être spectateur·rice, comme devant un film, sans ressentir ni danger ni douleur. Cela arrive à toutes les victimes, même les plus solides physiquement : en état de sidération, le corps ne peut pas organiser sa défense ou sa fuite.
Après coup, beaucoup se demandent « pourquoi je n'ai pas bougé ? ». La réponse est là : le cerveau a évalué que, pour survivre, il fallait s'anesthésier.
Une mémoire qui n'a pas pu se ranger
Normalement, trois structures du cerveau travaillent ensemble : l'amygdale (l'alarme, siège de la mémoire émotionnelle non consciente), le cortex préfrontal (qui analyse et donne du sens) et l'hippocampe (qui range les souvenirs dans notre histoire). Au moment du trauma, ce circuit est rompu. L'hippocampe ne reçoit pas l'information comme il le devrait, et ne peut pas la transformer en souvenir daté, situé, racontable.
Le souvenir émotionnel du traumatisme reste alors « piégé », brut, hors du temps. C'est ce que Muriel Salmona appelle la mémoire traumatique : une machine à remonter le temps qui fait revivre à l'identique les sensations et les émotions des violences, comme si elles se produisaient maintenant. Le cerveau n'a pas pu intégrer que l'histoire avait une fin.
Ce que cela donne au quotidien
- Une alarme décalibrée : sensation de danger sans comprendre pourquoi, hypervigilance, réactions très fortes face à des situations anodines.
- Des flashbacks : quand un souvenir est réactivé, le cerveau ne sait pas qu'il s'agit du passé. Il est difficile de distinguer le souvenir de la réalité présente.
C'est pour cela qu'une grande partie du soin consiste d'abord à se réancrer dans l'ici et maintenant, pour aider le cerveau à intégrer que le danger est passé.
Partie 2 · Les quatre mémoires touchées
La mémoire des mots (sémantique)
C'est elle qui permet de nommer les choses. Le traumatisme peut empêcher les informations (mots, images, sons) de s'assembler. Résultat : on peine à mettre des mots sur ce qu'on a vécu, le récit peut sembler pauvre ou incomplet, alors que les symptômes, eux, sont bien réels. Cette difficulté nourrit souvent la peur de ne pas être cru·e, et le sentiment de ne pas être légitime.
La mémoire de sa propre histoire (épisodique)
C'est notre mémoire autobiographique : « quand j'avais tel âge, à tel endroit, il s'est passé ceci ». Le traumatisme peut l'arrêter et fragmenter la suite des événements. Des pans entiers de l'enfance, ou d'une période de vie, deviennent inaccessibles. Il est alors difficile de savoir qui l'on est, de raconter son histoire : l'identité se construit sur des blancs.
La mémoire des émotions (implicite)
Elle enregistre, sans qu'on en ait conscience, les émotions ressenties : honte, peur, terreur, impuissance. Après un traumatisme, ces émotions restent piégées, sans contexte, et peuvent se redéclencher dans le présent : crises d'angoisse sans raison apparente, malaise soudain, émotion intense qu'on ne relie à rien. Ce n'est pas de l'instabilité : c'est la mémoire traumatique qui parle.
La mémoire du corps (procédurale)
C'est la mémoire des gestes automatiques : marcher, conduire, faire du vélo. Le traumatisme la modifie aussi : tensions, posture qui se referme (épaules basses, regard évité), réactions de figement, douleurs chroniques, engourdissements. Ces traces ne se changent pas par la seule volonté, et c'est pourquoi les approches qui passent par le corps ont leur place dans le soin.
Les levées d'amnésie
L'amnésie traumatique peut durer des années, parfois des décennies. Les souvenirs peuvent ensuite revenir, souvent par fragments : on parle de levée d'amnésie. Elle peut être déclenchée par un événement de vie, une naissance, un deuil, ou par l'exposition au sujet des violences : selon la CIIVISE, 40 % des victimes qui sortent d'une amnésie traumatique le font après avoir vu ou lu quelque chose sur les violences sexuelles dans un média.
sources.
1. Muriel Salmona, Le Livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2013, et le site memoiretraumatique.org. · 2. Bessel van der Kolk, Le Corps n'oublie rien, Albin Michel, 2018. · 3. CIIVISE, « On vous croit », rapport, novembre 2023.