témoignage et repères
sexualité et trauma : ce qu'on aurait aimé qu'on nous explique
La sexualité reste souvent l'angle mort de la thérapie. Pourtant, après des violences subies dans l'enfance, elle pose des questions que beaucoup n'osent pas formuler.
écrit par l'équipe nook · sources en fin d'article · 6 min de lecture

Aujourd'hui, j'ai envie de parler d'un sujet souvent laissé dans l'ombre : la sexualité en thérapie.
Pendant longtemps, ce n'était pas ma priorité. C'était un sujet en arrière-plan, présent mais pas central. Il m'a pourtant accompagnée tout au long de mes cinq premières années de travail thérapeutique. Je me suis souvent demandé :
- Qu'est-ce qui relève du traumatisme, et qu'est-ce qui fait simplement partie de la vie ?
- Pourquoi ma libido varie-t-elle ? Fluctuations hormonales ou souvenirs traumatiques ?
- Comment savoir ce qui vient de mon passé, et ce qui ne fonctionne pas vraiment dans ma relation ?
Pourquoi je vous parle de sexualité
Je n'ai pas commencé ma thérapie pour ça. J'avais une sexualité que je pensais épanouie : plaisir, désir, liberté.
En avançant, j'ai compris qu'il y avait aussi :
- une forme d'addiction : la sexualité comme moyen d'anesthésier mes émotions ;
- des prises de risque inutiles ;
- une difficulté à dire non quand je sentais le désir de l'autre.
En thérapie, on a fait le tri : apprendre à choisir des partenaires avec qui je me sentais en sécurité, reconnaître les signaux du corps, distinguer le désir authentique du désir de plaire.
Puis je me suis mise en couple. Au bout d'un an : libido à zéro. C'est là que les vraies questions sont arrivées. Est-ce normal ? Pourquoi ma sexualité est-elle fluide hors du couple, et se bloque-t-elle dès qu'un lien fort apparaît ? Pourquoi ai-je du mal à dire ce que j'aime, ou ce que je ne veux pas ?
C'était la limite de ma psy. Elle m'invitait à consulter une sexologue, mais je ne voulais pas d'un accompagnement déconnecté du travail déjà engagé. Je sentais que dans ma sexualité se rejouaient des choses plus profondes : la confiance, le contrôle, l'attachement.
Un sujet que beaucoup de thérapeutes évitent
Les psychologues formé·es au traumatisme savent à quel point les violences subies dans l'enfance peuvent bouleverser l'attachement et les relations amoureuses. Mais par pudeur, par tabou ou par manque de formation, la sexualité reste souvent de côté.
Or parler de sexualité, c'est parler de la façon dont on se connecte, ou pas, avec ses partenaires. C'est aborder :
- la peur ou la honte du plaisir ;
- la peur du rejet, de la trahison, de la vulnérabilité ;
- la difficulté à faire confiance, à lâcher prise, à poser des limites ;
- l'évitement de l'intimité.
Des idées reçues à déconstruire
Toutes les personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l'enfance n'ont pas de difficultés sexuelles. Pour beaucoup, ce n'est même pas un sujet de préoccupation. Chez celles qui en parlent, les expériences sont très diverses. Selon la CIIVISE :
- 34 % évoquent un impact négatif sur la libido ;
- 31 % ont renoncé à toute vie sexuelle ;
- 36 % parlent d'hypersexualité (multiplication des partenaires, comportements à risque).
À l'inverse, les violences sexuelles ne sont pas les seules à pouvoir affecter la sexualité. Violences physiques ou psychologiques, négligence, climat familial insécurisant : tout traumatisme vécu dans l'enfance peut avoir un impact, parce qu'il touche au corps, à l'estime de soi, à la confiance, à la sécurité. Et la sexualité, c'est justement l'espace du lien, du jeu et du plaisir.
Hypersexualité et absence de désir : pourquoi on oscille
Après des violences dans l'enfance, il est fréquent que des symptômes apparaissent dans la sexualité à l'âge adulte, parfois dans des extrêmes, et qu'on passe de l'un à l'autre selon les périodes de la vie.
Du côté de l'hypersexualité, certaines personnes, coupées de leur corps, ont des comportements sexuels compulsifs. Ils fonctionnent comme des conduites anesthésiantes : ils réactivent la mémoire traumatique, puis entraînent à nouveau une anesthésie dans le corps. On peut croire qu'on « cherche » cela. Il s'agit le plus souvent de comportements addictifs, avec un corps vécu comme un objet.
Du côté du retrait, d'autres périodes sont marquées par l'évitement de toute sexualité, ou par des symptômes comme le vaginisme ou des troubles de l'érection.
Ces deux pôles semblent contradictoires. Ils ont pourtant la même fonction : reprendre le contrôle de son corps. Dans l'hypersexualité, c'est « c'est moi qui décide, c'est moi qui vais chercher la sensation », même quand ce contrôle finit par déborder. Dans le retrait, on se coupe de toute possibilité de souffrir. Il y a toujours une cohérence dans les symptômes, même quand on a l'impression d'être instable.
Désir ou réactivation du trauma : quelques repères
Quand les repères sexuels ont été faussés par les violences, il peut être difficile de savoir si un désir vient d'une envie de lien, ou d'une réactivation traumatique. Observer ce qui se passe avant, pendant et après peut aider.
Avant. Un désir, même fort, peut rester tranquille : il vient d'un endroit de sécurité. Une question utile : « Si je ne répondais pas à cette envie, dans quel état serais-je ? » Une frustration supportable va plutôt du côté du désir. Une détresse, une agitation intense dans le corps vont plutôt du côté de la réactivation.
Pendant. Est-ce que vous vous sentez présent·e dans la connexion avec l'autre ? Ou cherchez-vous une intensité très forte, une hyperexcitation qui vous coupe de votre partenaire et vous met dans un état presque anesthésié ?
Après. Restez-vous dans un état plus serein, toujours en lien ? Ou ressentez-vous un vide, dans la tête et dans le corps, comme un interrupteur qu'on a basculé ?
Ce sont des pistes de réflexion. Vous trouverez sans doute vos propres repères, à mesure que vous porterez attention à ce qui se passe en vous.
Il n'y a pas de trajectoire unique
Pour certaines personnes, la sexualité est au contraire un lieu de réparation, grâce à des partenaires qui ont apporté de la sécurité et de la confiance.
Et les difficultés sexuelles liées au traumatisme se soignent. Cela demande du temps, et d'apprendre des choses qu'on n'a jamais pu expérimenter : ce qu'est une limite saine, comment se positionner dans une relation pour qu'il y ait du respect et de la sécurité, sans que s'exprimer menace le lien. C'est normal d'être en difficulté avec ce qu'on n'a jamais appris.
La sexualité peut être à la fois un déclencheur et un espace de réparation. On peut retrouver une sexualité incarnée et épanouie.
Prenez soin de vous.
sources.
1. Wendy Maltz, The Sexual Healing Journey, HarperCollins, 3e éd., 2012. · 2. Muriel Salmona, Le Livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2013. · 3. CIIVISE, « On vous croit », rapport, novembre 2023.